Parenté et famille

La parenté – le fait de pouvoir dire que deux ou plusieurs personnes sont parents ou appartiennent à la même famille – obéit généralement à deux principes constitutifs : la filiation et l’alliance. La filiation constitue les parents de manière verticale, générationnelle ou historique ; l’alliance permet de constituer des liens horizontaux ou contemporains.
Ces deux dimensions sont essentiellement des constructions sociales et n’ont pas forcément de fondement biologique. Les diverses sociétés ont constitué des façons d’intégrer et de légitimer ces deux dimensions.

La famille nucléaire

Qu’est que la famille ? Dans les sociétés occidentales modernes, ce terme a essentiellement deux sens.
D’une part il s’agit d’une unité de cohabitation : les membres qui vivent ensemble sous le même toit. L’INSEE (Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques) appelle cela un ménage, et parle de famille lorsque ce ménage comporte au moins un couple marié avec ou sans enfants, ou un parent isolé avec au moins un enfant. C’est à ce niveau qu’a été formé le terme de famille nucléaire – réduite à son noyau – pour dire que les familles modernes sont constituées surtout par deux générations : parents et enfants.
D’autre part il s’agit d’un ensemble plus large : ma cousine fait partie de ma famille même si elle n’habite pas à la maison. Il s’agit là de ce que les ethnologues et anthropologues appellent la parentèle : l’ensemble des personnes qui sont socialement considérées comme étant liées par des relations de parenté.

La filiation : comment fait-on des enfants ?

On sait tous comment - biologiquement – on fait des enfants. Mais cette « production » ne débouche pas forcément sur un statut d’enfant légitime, c’est-à-dire reconnu par l’ensemble social comme une descendance. D’une part existent les enfants illégitimes (conçus hors mariage) mais à filiation connue ; d’autre part des enfants non reconnus ou par exemple « nés sous X ». Enfin certains enfants ont été engendrés sans qu’une relation de filiation soit établie ; on peut citer l’exemple des enfants nés de l’union de femmes françaises et de soldats allemands pendant la dernière guerre.
A cela s’ajoute le fait qu’on peut devenir ‘enfant de’ sans filiation biologique : c’est le cas de l’adoption, et également lorsqu’un des membres d’une union procède à la « reconnaissance » d’un enfant apporté par l’autre membre car né d’une union précédente.
En ouvrant plus largement la perspective, l’image se brouille lorsqu’on prend en considéretion d’autres organisations sociales dans lesquelles le lien privilégié n’est pas entre parents et « leurs » enfants, mais entre générations : les enfants, les cousins et d’autres jeunes ont le même statut, sont appelés ‘enfants’ et s’appellent frères et sœurs et l’ensemble des parents, oncles et tantes etc. sont des mères et pères ...

L’alliance : avec qui puis-je légitimement m’unir ?

Dans nos sociétés occidentales actuelles, la question est ainsi posée, comme s’il s’agissait d’un choix qui m’incombe. Même dans ce cadre, il faut reconnaître que le « choix » est d’abord fonction du « marché des disponibles » : je ne peux envisager de m’unir qu’avec des personnes que je rencontre, c’est-à-dire qui soit habitent près de chez moi, soit fréquentent les mêmes cercles sociaux que moi (établissements scolaires, lieux de travail etc.) Ceci n’est pas une règle, mais une réalité : lorsque Michèle et moi nous sommes mariés, ce fut dans ce sens un fait hautement improbable, mais néanmoins autorisé. Les sociologues appellent cette réalité récurrente l’homogamie. Le langage commun prend en compte cette même réalité en disant « qui se ressemble s’assemble ».
Mais le ‘choix du conjoint’ obéit surtout à des règles sociales : il faut que la personne soit acceptable et acceptée par les autres membres de la famille ou de la société. Chez nous on évite les « mésalliances ». L’anthropologue Claude Meillassoux disait, en parlant de la vie en Picardie au début du 20e siècle : « Chez nous on mariait d’abord des vaches ». C’est-à-dire que – au-delà et peut-être malgré – les sentiments personnels, les mariages servaient d’abord à consolider les propriétés.
Aujourd’hui en France et dans beaucoup de peys dits industrialisés, on se marie de moins en moins. Est-ce dommage ? C’est une question d’acceptation culturelle. Ce que l’on voit, c’est que les diverses formes d’union légitime évoluent. Ce qui au milieu du 20e siècle était innovation difficilement acceptable est devenu aujourd’hui une pratique sociale reconnue. Pacs, « concubinage » ou simple cohabitation sont des formes d’union socialement légitimes y compris institutionnellement par des procédures réglementaires er juridiques.
A l’inverse, certaines alliances sont interdites : je ne peux pas épouser ni ma sœur ni ma mère, voire ma cousine. L’explication courante de ces interdictions a généralement recours à la notion de consanguinité comme étant socialement néfaste. Il faut surtout noter que pendant des siècles ces règles négatives se sont imposées à travers l’influence de l’église catholique … Plus généralement, cela renvoie à ce qu’on appelle l’interdiction de l’inceste (interdiction visant surtout l’union ou le mariage, et non pas la relation charnelle). L’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui a beaucoup travaillé sur ces question, énonçait un point de vue intéressant en disant que l’interdiction de l’inceste est d’abord et avant tout non pas une règle sociale négative, mais une obligation positive à s’ouvrir à l’extérieur, à créer des liens sociaux au-delà du cercle intime, une incitation à l’exogamie comme principe d’ouverture sociale.
Si maintenant on s’intéresse à d’autres types d’organisation sociale, on s’aperçoit que la gamme des unions réelles ou possibles s’élargit. D’une part il esiste ce qu’on appelle des « mariages préférentiels » : dans le monde touareg classique, le jeune homme est « destiné » à épouser la fille de son oncle maternel, donc sa 'cousine croisée matrilatérale'. C’est aussi ce qui explique que l’oncle maternel est désigné par un terme spécifique, différent de l’oncle (ou des oncles) paternel(s).
Autre possibilité : la polygamie, sous forme de polygynie (un homme a plusieurs épouses) ou de polyandrie (une femme a plusieurs maris).
Toutes ces ‘variantes’ peuvent nous choquer, et c’est normal puisque nous avons intégré notre propre culture avec ses règles qui nous sont devenues ‘naturelles’. Mais la connaissance et la reconnaissance de ces autres pratiques doit surtout nous amener à considérer que les faits familiaux et de parenté sont les résultats d’une construction sociale, propres à une culture et à une époque données.